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3 déc. 2020

Autour du « roman de sanatorium » : Un inédit en français de Katherine Mansfield

par René Siestrunck

Le 1er octobre 1920, de Menton, Katherine Mansfield écrit à son mari [1], John Middleton Mury : « Je suppose que vous n’avez pas vu ce roman d’un certain Prowse, A Gift of the Dusk : livre terrible, affreux, effroyable, mais aussi bien fait que possible. C’est une sorte de journal tenu par un homme au cours d’un séjour dans un sanatorium suisse... Cela doit être un garçon extraordinaire. Je voudrais bien savoir s’il est mort. (..) J’aimerais avoir quelques renseignements sur lui. Mon cœur s’élance vers quiconque a connu une pareille expérience. « Il faut tout dire — tout. » Cela me paraît de plus en plus nécessaire. En somme, c’est le seul trésor, le seul héritage que nous puissions laisser — notre petit grain de vérité. » K. Mansfield entend dans la voix du narrateur celle d’un « compagnon de souffrance » (Fellow-Sufferer) et écrit aussitôt l’article Le silence est rompu que J.M. Murry publie dans la revue The Athenæum qu’il dirige.
Plus tard, dans une autre lettre (4 novembre 1920), elle revient sur le livre, concédant qu’il avait des faiblesses, mais qu’il l’a profondément émue, par cette simplicité à dire « l’intimité de deux êtres qui sont essentiels l’un à l’autre ».
En 1920, le sanatorium et la maladie tuberculeuse sont des territoires presque nouveaux pour l’imagination romanesque. L’essentiel est à venir, dans les années 20 justement. Mais auparavant pouvait-on passer à côté de Ships that Pass in the Night, de la pionnière, Béatrice Harraden, en 1894 ? En allemand, Thomas Mann avec Tristan (dans La mort à Venise), en 1903 et Klabund avec La Maladie (1916), en français Michel Corday avec Les Embrasés (1902), Louis de Robert et Le roman du malade (1911), et André Gide dans L’Immoraliste (1902) commencent l’exploration.
Paru en 1920, A Gift of the Dusk annonce les grands jours de la littérature de sanatorium, avec La Montagne magique, paru en 1923, l’année de la mort de K. Mansfield, ouvrage dont la notoriété gêne encore aujourd’hui la visibilité du genre.
A Gift of the Dusk contient tous les leit-motiv du genre : l’arrivée en chemin de fer, le dépaysement, la description du sanatorium, la chambre, la galerie de cure, la cure, les soins, la sociabilité, la souffrance... Le compte-rendu de K. Mansfield tourne autour de ces thèmes sans les aborder de front, ce qui le maintient à une distance troublante, celle de l’émotion contenue et de l’empathie. Inutile de nommer ce qui est trop connu et qui fait mal.
Au début des années 70, Gilles Lapouge, atteint de tuberculose, choisit de se soigner à la montagne [2]. Sur le plateau d’Assy, il fréquente le Sancelmoz (Sancellemoz), ancien palace-sanatorium. Il y rêve le souvenir de Katherine Mansfield (le sana a été inauguré en 1931). Elle avait toussé sous ces lambris. « La toux de Katherine Mansfield était sacrée. » « Je fréquentais la bibliothèque parce que j’aimais les livres et puis Katherine Mansfield avait eu ses habitudes en ce lieu, elle avait feuilleté quelques-uns des ouvrages que j’empruntais, je me demandais lesquels, c’était comme une devinette. »

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Le silence est rompu (The Silence is Broken)
Katherine Mansfield

 

Un cadeau du crépuscule (A Gift of the Dusk [3]) de Richard Orton Prowse
The Athenæum, 1920
Traduction : Sarah Delmas-O’Byrne & Marie-Bénédicte O’Byrne

 
Peu importe le nombre de fois où la Vie a été comparée à un voyage, un jour advient où chacun de nous fait l’expérience de cette comparaison par lui-même et s’émerveille de sa mystérieuse adéquation. Dans la confusion et la pression immédiate de la vie moderne, nous sommes entraînés, transportés et soutenus jusqu’à être presque convaincus que nous ne pourrions nous en échapper si nous le souhaitions. Puis, soudain — comme si tout cela n’avait été qu’un songe —, la foule disparaît, le bruit s’abat, et la petite créature humaine se retrouve seule, avec le temps de s’interroger sur sa destination. Enfin, peut- être ce moment n’est-il pas nécessairement sombre. Peut-être ne craindrez-vous pas terriblement cette main invisible qui vous effleurera, cette voix inaudible qui murmurera si doucement : « mais vous vous rendez bien compte que tôt ou tard le train va se précipiter dans un trou noir, le bateau va sombrer dans les eaux, invisible de la rive ». Et il est bien vrai que le matin suivant vous ne lirez pas : « Nous avons le regret d’annoncer le décès de... » Vous ne saurez vraiment pas, alors que le dernier homme hisse le cercueil et que les chevaux partent au petit trot, si c’est une journée délicieusement humide—le ciel d’un gris métallique, un doux grondement dans les arbres et les jonquilles frissonnant sous le poids de leur première floraison—ou une journée délicieusement belle—quand le simple fait de marcher sous le soleil et l’ombrage suffit. Et tous vos biens, vos vêtements froids, tout ce que vous rangez avec tant de soin et aimez observer et avoir en main, ils seront libres à nouveau. Vos livres... la bibliothèque de feu... D’autres doigts effaceront le trait sous cette ligne et le « très vrai ! » dans la marge. Une voix étrange, dont je vous jure, croix de bois, croix de fer, que vous le l’entendrez pas, dira : « Si seulement les gens s’abstenaient d’écrire dans leurs livres ».
Après tout — qui réfléchit de façon si infantile ? Qui se soucie véritablement de sa propre mort ? Il est vrai que ce serait très intéressant, très amusant de voir ce qu’il advient de ceci ou cela. Mais — ayez l’obligeance de retirer votre main et cessez de murmurer s’il vous plaît — nous nous flattons de rester fidèles à notre apparence jusqu’à la fin. Et si vous voulez bien — nous sommes assez occupés — une autre fois, peut-être — Au Revoir. Ou alors, si la petite créature humaine se trouve être un artiste, dans ce cas là, il écoute. « Toute Vie a une Fin » n’est-il pas l’un des thèmes immuables de l’artiste ? Pourtant, il existe une grande, une immense différence entre le fait de reconnaitre la destination comme inéluctable, et le fait de savoir que vous l’avez atteinte. L’artiste pourra bien arborer la coiffe noire et se condamner à mort, mais il n’indique pas à quel moment la sentence doit être exécutée. Il peut se terroriser—et nous pesons nos mots—en s’écriant : « jamais plus je ne reverrai cet amandier ». Mais au cœur même de son cri de désespoir, se trouve enfouie sa foi en la beauté d’autres amandiers.
Mais si son jugement a été prononcé, si c’était un spécialiste d’Harley Street qui portait la coiffe noire et a rendu la sentence — ah, alors pour la toute première fois il est révélé que le Futur est contenu dans le Présent. Nous vivons afin de pouvoir faire l’expérience de la vie. Peu importe l’abondance du présent, ce n’est qu’une préparation. L’écrivain n’a pas plus tôt terminé son livre qu’il commence à découvrir ce qu’il veut dire. Le peintre met la touche finale à son tableau en se disant que la prochaine fois, il commencerait par cette dernière. Nous croyons, malgré les romanciers les plus jeunes, que les amants voient dans les yeux de l’autre leurs futurs enfants... Qu’est donc le Présent quand l’Avenir lui est enlevé, lorsque la vie est hantée, non pas par la Mort le temps venu, mais par l’ombre rapidement envahissante de la Mort ?
Dans son dernier roman, Un Cadeau du crépuscule, M. Prowse nous donne la réponse. Il ne nous épargne rien ; il nous dit « tout — tout ». Et néanmoins nous sommes tellement blasés par les livres de nos jours qu’il risque d’apparaître, à celui qui n’y jette d’un coup d’œil en passant, bien différent de ce qu’il est véritablement. Il ne peut être lu d’une traite. Disposons-nous d’assez de temps pour de tels romans ? Ah, ou pour n’importe quel autre encore ? Un Cadeau du crépuscule a été créé pour satisfaire le désir de l’auteur de révéler son monde secret. Il est écrit sous la forme d’une confession, toutefois le héros, Stephen, n’aurait pas pu tout aussi bien se confier à un prêtre. C’est — comment pourrai-je l’expliquer — comme si ses deux moi étaient inversés. Le moi silencieux (bien qu’il ne le soit jamais vraiment) émerge et s’adresse à cet autre moi qui est en vous. Il est étrange de penser à ces conversations sans fin qui jamais ne s’étiolent ni n’échouent. Nous regardons notre ami et il était assez palpitant de savoir ce à quoi il pensait. Ô combien plus excitant est de savoir que ce lui — le secret — dit ! Et là, dans Un Cadeau du crépuscule, nous écoutons Stephen, l’exilé de la santé emprisonné dans un sanatorium suisse :
« On essaie encore de s’imaginer qu’on est là au détour d’un voyage pour agrémenter l’expérience d’un goût d’aventure persistant. On se plaît à se considérer comme légèrement différent des autres. Eux appartiennent à cet endroit, ils en sont un élément, une partie essentielle de l’impression intense que cet endroit dégage ; ils ne pourraient vraiment pas être d’ailleurs ! Mais en ce qui nous concerne... Je regarde mes lettres sur la table. »
Mais peu à peu, cette impression d’être à part le quitte ; l’arrière-plan du passé s’estompe. Quel que soit notre environnement, qu’importe son étrangeté et son atrocité, il est dans la nature humaine d’essayer de s’y ajuster et même de tenter de le revendiquer, pour un temps si limité soit-il. Quoi qu’il en soit, Stephen est attiré par la misérable vie du « Château d’Or ». L’étrange tragédie du phtisique est que, bien que gravement malade, il ne l’est pas assez — dans la plupart des cas — pour abandonner les précieuses habitudes de la bonne santé.
« Si l’on allait plus mal peut-être, si l’on pouvait faire encore moins de choses, si la marée de nos pouvoirs était tombée à un niveau encore plus limité, peut-être souffrirait-on moins de la peine de son affliction intérieure. »
Et donc, la petite compagnie affligée, vivant ensemble sa vie impersonnelle entourée des montagnes immenses, est pour toujours moquée par la proximité de ces choses qui sont à tout jamais hors de portée. Même s’ils se rétablissaient : « Retrouverons-nous jamais l’entière jouissance du monde ? — Nous qui avons porté dans nos cœurs, si ce n’est dans nos mains, la détresse de la cloche d’alarme ». Il n’est pas facile d’être héroïque dans de telles circonstances, il est infiniment plus difficile de rester fidèle à son moi profond, à sa sagesse personnelle — à sa vision, ou à son rêve. Mais Stephen y parvient, il découvre comment supporter le « silence » ; il faut s’y abandonner.
« Après quoi j’eus une idée plus profonde encore : j’ai eu le sentiment de mon indivisibilité d’avec ce silence. J’avais une impression de vie plus intense, comme si j’étais entré dans une relation mystique avec cette permanence intérieure et cette continuité des choses, qui pour moi — à cet instant, du moins — seraient le sens de la vie éternelle... Il me vint comme une souffle issu des profonds puits de l’être, un retour d’énergie de force et de volonté. »
Mais Un Cadeau du crépuscule n’est pas qu’un récit de souffrance — une révélation plutôt de la solitude de chacun dans son agonie ; de ce terreau de chagrin émerge une amitié pour un compagnon de souffrance, Mary Rolls. C’est le cadeau que chacun reçoit. Quel instant pour se tenir la main avec affection ! Mais la beauté de leur relation réside dans le fait que, bien que chaque circonstance épouvantable soit contre elle, elle est intacte. Se seraient-ils rencontrés ailleurs, la démonstration apparente aurait été différente, en dehors de ce qui est essentiel — leur profond sentiment d’intimité, leur camaraderie, leur foi en un royaume partagé — auraient été les mêmes. À ce point, nous supplierions presque pour un peu moins que la vérité — nous aimerions presque que l’auteur élève son livre des ombres profondes qui — bien que si merveilleusement — l’enveloppe. Mais M. Prowse s’en garde bien.
« Stephen, je désire si intensément vivre ! › C’était le cri de tous les cris—un cri émanant des profondeurs de ma propre vie et autant que des profondeurs de la sienne. « Moi aussi, murmurai-je !
— Ah, vous !
— Oui, moi aussi, ma chère, moi aussi !
Nous ne dîmes plus rien pendant un moment. Nous demeurâmes silencieux, immobiles et proches : notre proximité était la seule possession certaine que nous ayons, mais nous savions qu’au moins nous l’aurions jusqu’à la fin. »
Ce sont les derniers mots d’un livre mémorable.
29 octobre 1920

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Aller plus loin : Claire Augereau, Homo immobilis, essai sur le roman de sanatorium, 2020 ; Briançon, la montagne qui soigne. L’aventure climatique, 2015 ; René Siestrunck, Le Roman de sanatorium, 2013.
Mais aussi : Martine Barge, Rhône-Azur, toute une histoire, 1957-2016, 2018 ; Sylvie Damagnez, Nous autres, ici, en-haut, roman, 2020 ; Théodore Camus, Un hiver en montagne, 2002.

L’ambiguïté de Château d’Or
« Vous pouvez l’appeler sanatorium mais vous pouvez aussi l’appeler hôtel : les deux appellations sont justifiées.
Si un touriste non prévenu frappait à notre porte, il pourrait se croire dans un hôtel. Et s’il ne s’y faisait aucune connaissance, tout en étant un peu distrait, il se pourrait qu’il mette un jour ou deux — voire un peu plus — avant qu’il ne s’aperçoive de son erreur. Le lieu ressemble à un hôtel et notre vie, dans beaucoup de ses aspects, est celle que procure un hôtel à l’étranger. »
R. O. Prowse


[1Katherine Mansfield, Lettres, traduction de Madeleine T. Guérite, Éditions Stock, 1948. K. Mansfield (1888-1923) soigne sa tuberculose par l’ascétisme, le jeûne et le bon air (à Bandol, Ospedaletti, Menton, Montana).

[2Gilles Lapouge, Besoin de mirages, 1999.

[3Paru en 1920, le roman de Richard Orton Prowse (1862-1949) a été réédité en 1932 avec une introduction de J.M. Murry, qui reprend l’article de K. Mansfield. A Gift of the Dusk est inédit en français.

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